Être ou avoir : posséder nous rend-il plus libres ?
Accumuler rassure. Mais à partir de quand ce que l’on possède commence-t-il à nous définir, voire à nous posséder ? Une question simple en apparence, que la philosophie travaille depuis l’Antiquité.

Avoir n’est pas un défaut : c’est une façon de se protéger du manque. Le problème commence quand l’identité se confond avec la possession. Les philosophes ne demandent pas de renoncer à tout, mais de savoir quel rapport nous entretenons avec ce que nous possédons.
Avoir pour se protéger
Posséder un toit, des outils, des livres : l’avoir commence par le besoin. Sans un minimum de biens, pas de liberté concrète : on ne choisit pas sa vie quand on lutte pour survivre. La propriété a d’ailleurs souvent été pensée comme une protection de l’individu contre l’arbitraire.
Épicure, dans la Lettre à Ménécée, ne condamne pas l’avoir ; il le trie. Il distingue les désirs naturels et nécessaires (manger, s’abriter), les désirs naturels mais non nécessaires (manger raffiné), et les désirs ni naturels ni nécessaires (la gloire, la richesse sans limite). Seuls les premiers méritent d’être satisfaits sans réserve ; les derniers ne connaissent pas de fin et entretiennent l’inquiétude.
Quand l’avoir nous possède
En 1935, Gabriel Marcel publie Être et avoir. Il y décrit un renversement : ce que je possède tend à me tenir. L’objet que je crains de perdre m’inquiète ; la collection que je veux compléter me commande. L’avoir n’est pas mauvais en soi, mais il porte une tentation : traiter aussi les personnes, et soi-même, sur le mode de la possession.
En 1976, le psychanalyste et philosophe Erich Fromm reprend l’opposition dans Avoir ou être ?. Il y voit deux « modes d’existence » : le mode de l’avoir, tourné vers l’accumulation et le contrôle ; le mode de l’être, tourné vers l’activité, la relation et le partage. Pour Fromm, nos sociétés de consommation favorisent le premier au détriment du second.
Avoir et identité
On dit volontiers « j’ai un diplôme », « j’ai des amis », « j’ai un problème ». Le langage lui-même transforme en possessions des réalités qui relèvent de l’être ou de la relation. Fromm voyait dans ce glissement un symptôme : nous nous définissons par ce que nous avons, et nous nous sentons menacés quand nous risquons de le perdre.
L’objection est sérieuse : certains objets font vraiment partie de nous (la maison d’enfance, l’outil de l’artisan, la lettre d’un proche). Les perdre, c’est perdre un peu de son histoire. La frontière entre être et avoir n’est donc peut-être pas si nette.

Ce que disent les auteurs
| Auteur | Œuvre | Idée clé |
|---|---|---|
| Épicure | Lettre à Ménécée | Trier ses désirs pour vivre sans trouble. |
| Gabriel Marcel | Être et avoir (1935) | L’avoir tend à posséder celui qui possède. |
| Erich Fromm | Avoir ou être ? (1976) | Deux modes d’existence, deux rapports au monde. |
Ce qui reste ouvert
Peut-on avoir sans s’identifier à ce que l’on a ? Et à l’inverse, peut-on « être » sans rien posséder, dans un monde où l’accès aux biens conditionne l’accès à la liberté ? La réponse ne se trouve sans doute pas dans un chiffre (combien posséder) mais dans un rapport (comment posséder).
- Qu’est-ce que je perdrais vraiment si je perdais ce que je possède ?
- Un objet peut-il faire partie de mon identité ?
- La sobriété est-elle une liberté ou une contrainte ?
Sources
- Épicure, Lettre à Ménécée.
- Gabriel Marcel, Être et avoir, Aubier, 1935.
- Erich Fromm, Avoir ou être ? Un choix dont dépend l’avenir de l’homme (éd. originale 1976).