
Pour Sartre, la mauvaise foi est un mensonge à soi-même par lequel on se fait passer pour une chose (un rôle, un caractère, une nature) afin d’échapper à l’angoisse d’être libre. Elle n’est pas un vice rare : c’est une tentation permanente de la conscience.
Le garçon de café (L’Être et le Néant, 1943)
Dans L’Être et le Néant, Sartre décrit un garçon de café dont les gestes sont « un peu trop » vifs et précis, l’empressement « un peu trop » appuyé. Il joue à être garçon de café, comme on joue un personnage. Rien de condamnable dans le métier : ce que Sartre observe, c’est la tentative de coïncider entièrement avec un rôle, d’être garçon de café comme un encrier est un encrier.
Or, pour Sartre, une conscience ne peut jamais coïncider avec ce qu’elle est : elle est toujours au-delà, libre de faire autrement. Le serveur pourrait ne pas se lever demain, changer de métier, refuser un ordre. Jouer son rôle à l’excès, c’est se cacher cette liberté.
Mauvaise foi n’est pas mensonge
Le menteur connaît la vérité et la cache à autrui. Dans la mauvaise foi, trompeur et trompé sont la même personne. C’est ce qui la rend paradoxale : il faut savoir ce que l’on se cache pour pouvoir se le cacher. Sartre y voit la preuve que la conscience n’est jamais totalement opaque à elle-même ; la mauvaise foi est un jeu qu’elle joue en sachant plus ou moins qu’elle joue.
Les autres exemples de Sartre
Sartre décrit aussi une jeune femme à un premier rendez-vous, qui laisse sa main dans celle de son interlocuteur sans « s’en apercevoir » : elle refuse de décider, en faisant comme si sa main n’était qu’une chose. Dans tous les cas, le mécanisme est le même : se traiter comme une chose (un corps, un rôle, un caractère) pour ne pas avoir à choisir.

Liberté et responsabilité
Dans L’existentialisme est un humanisme (1946), Sartre résume sa position : chez l’homme, « l’existence précède l’essence ». Nous ne naissons pas avec une nature fixe ; nous nous définissons par nos actes. D’où sa formule célèbre : l’homme est « condamné à être libre ». La mauvaise foi est la tentative de se soustraire à cette condamnation, en disant « je suis comme ça » ou « je n’avais pas le choix ».
Objection : jouer un rôle est-il toujours de la mauvaise foi ?
On peut reprocher à Sartre de sous-estimer le poids des situations : la pauvreté, la fatigue, la contrainte sociale limitent réellement les choix. Sartre lui-même nuancera sa position plus tard, en insistant sur la « situation ». On peut aussi défendre les rôles : ils facilitent la vie commune, rassurent, permettent la confiance. La mauvaise foi ne commence peut-être que lorsqu’on oublie qu’on joue.
- Dire « je suis comme ça », est-ce toujours une excuse ?
- Peut-on se mentir à soi-même ?
- Sommes-nous responsables de tout ce que nous faisons ?
Sources
- Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Gallimard, 1943, première partie, chapitre II « La mauvaise foi ».
- Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946.