Philosopher, est-ce apprendre à mourir ?
La formule est de Montaigne, l’idée remonte à Platon. Mais que peut vraiment la pensée face à ce qui l’interrompra ? Ici, la mort est un objet de réflexion, pas un sujet de consolation.

Les philosophes ont répondu de deux façons opposées : penser souvent à la mort pour ne plus la craindre (Platon, Montaigne), ou cesser d’y penser parce qu’elle ne nous concerne pas (Épicure, Spinoza). Tous cherchent la même chose : vivre sans être dominé par la peur.
Platon : « s’exercer à mourir »
Dans le Phédon, Platon met en scène les dernières heures de Socrate, condamné à boire la ciguë. Socrate est serein : pour lui, philosopher, c’est déjà détacher l’âme du corps pour penser librement. Le philosophe s’exerce toute sa vie à ce que la mort accomplira. Cette position repose sur une conviction : l’âme survit au corps.
Épicure : « la mort n’est rien pour nous »
Épicure, dans la Lettre à Ménécée, propose un raisonnement opposé et célèbre : tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or la mort est la privation de toute sensation. Quand nous sommes là, la mort n’est pas là ; quand elle est là, nous ne sommes plus. Il est donc absurde de la craindre. Ce qui nous effraie, c’est l’idée que nous nous en faisons.
Montaigne : s’y apprivoiser
Dans le chapitre 20 du premier livre des Essais, « Que philosopher c’est apprendre à mourir », Montaigne reprend la formule antique. Puisque la mort peut nous surprendre partout, mieux vaut s’y accoutumer et y penser souvent, pour lui ôter son étrangeté. Plus tard, l’âge venant, son ton change : il conseille plutôt de vivre pleinement et de laisser la nature faire son œuvre.

Spinoza : penser à la vie
Spinoza prend le contre-pied de Platon dans l’Éthique (1677) : l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. Pour lui, la crainte est une passion triste qui diminue notre puissance d’agir.
Heidegger, Jankélévitch : la mort et l’existence
Dans Être et Temps (1927), Martin Heidegger décrit l’existence humaine comme un « être-pour-la-mort » : c’est parce que nous savons que nous allons mourir que notre vie nous appartient et que nos choix comptent. Vladimir Jankélévitch, dans La Mort (1966), distingue la mort à la troisième personne (la mort en général, objet de statistiques), à la deuxième (celle d’un proche, qui nous bouleverse) et à la première (la mienne, impensable de l’intérieur).
| Auteur | Œuvre | Face à la mort… |
|---|---|---|
| Platon | Phédon | S’exercer à mourir |
| Épicure | Lettre à Ménécée | Elle n’est rien pour nous |
| Montaigne | Essais, I, 20 (1580) | S’y apprivoiser |
| Spinoza | Éthique (1677) | Méditer la vie |
| Heidegger | Être et Temps (1927) | Elle donne son poids à l’existence |
| Jankélévitch | La Mort (1966) | Distinguer trois « personnes » |
Ce qui reste ouvert
Faut-il penser à la mort pour bien vivre, ou cesser d’y penser ? Et la question de ce qui advient après — que la philosophie a longtemps liée à celle de l’âme — relève-t-elle de la pensée, de la foi ou de l’enquête ? Pour la dimension religieuse, voir Le Fait Religieux.
Que sait vraiment la science de l’après-vie ?
Une contre-enquête sur ce que la science sait, et ne sait pas, de la survie de la conscience.
- Avoir peur de la mort, est-ce aimer la vie ?
- Une vie sans fin aurait-elle encore un sens ?
- Peut-on se préparer à la mort d’un proche ?
Sources
- Platon, Phédon.
- Épicure, Lettre à Ménécée.
- Michel de Montaigne, Essais, livre I, chap. 20, 1580.
- Baruch Spinoza, Éthique, 1677, partie IV, proposition 67.
- Martin Heidegger, Être et Temps, 1927.
- Vladimir Jankélévitch, La Mort, Flammarion, 1966.