Le savoir en abyme
04-05-2008

J’adore venir au café des Phares, parce qu’il est magnifiquement situé. On s’y sent bien. On peut s’asseoir à l’intérieur, sous la verrière ou en terrasse. Bref, il y a un endroit pour chacun et pour tous les goûts. Par ailleurs, j’ai la philosophie dans la peau. J’aime lire, j’aime les concepts, j’aime les idées. Que je les comprenne ou pas. Alors, vous pensez bien qu’un endroit comme le café-philo des Phares est un endroit de prédilection pour ceux et celles qui, comme moi, aiment à la fois la philosophie et buller à la terrasse d’un café. Théoriquement. Théoriquement seulement, parce qu’il y aurait déjà mille choses à dire sur ces quelques lignes. Par exemple, comment peut-on aimer des concepts qu’on ne comprend pas ? Ou encore, la philosophie et l'envie de délassement font-elles bon ménage ? Ne faut-il pas se « prendre la tête » pour philosopher, et cette prise de tête est-elle compatible avec la décontraction affichée que l’on trouve dans un café ? Rien n’est moins sûr. Donc, la philo-détente semble une gageure, un paradoxe, un sophisme, voire un oxymore. Des gros mots ayant été prononcés, la séance peut commencer.

Parmi les sujets proposés par les clients du jour, devenus apprentis philosophes pour deux heures, l’animateur en choisit deux pour leur rapport au savoir : « Le savoir en abyme » et « Qu’est-ce qu’on en sait ? » Que peuvent donc m’apprendre mes semblables sur le savoir que je ne sache déjà ? me demandai-je aussitôt. Et pourtant, je ne sais pas grand-chose, je vous assure. J’étais donc censé être confiant et me dire que j’allais apprendre plein de choses aujourd’hui. Et je leur souhaitais silencieusement ce que je leur souhaite à chaque fois que je viens en ces lieux : allez-y, lâchez-vous, étonnez-moi ! Et le débat s'engagea. « Tous les hommes ont un désir naturel de savoir » écrit Aristote en introduction de sa Métaphysique. L’auteure du premier sujet se demanda si cette soif de connaissance, ce besoin d’en savoir toujours plus, n’entraînait pas l’homme dans une spirale sans fin – une mise en abyme – au risque de lui faire perdre son humanité.

Gilles DeleuzeLes premières interventions eurent pour but de définir plus précisément les notions de savoir et de connaissance. Pour certains, la connaissance apparaîtrait comme un « métamot », alors que le savoir serait plus circonscrit, plus précis. On sait quelque chose mais on connaît quelqu’un. Pour d’autres, l’étymologie de connaître serait « naître avec », emboîtant le pas à Paul Claudel : « En résumé, nous connaissons les choses en leur fournissant le moyen d'exercer une action sur notre « mouvement ». Nous les « co-naissons », nous les produisons dans leurs rapports avec nous » (Art poétique, 1907). Pour d’autres encore, le savoir est un objet manufacturé, transformable en un savoir nouveau, tandis que la connaissance réclame un contact plus intime avec le sujet. Pour d’autres enfin, apprendre serait intégrer du savoir ; il s’agirait d’un processus d’accès à soi-même, de maturation, de découverte de soi et d’engagement qui se font dans le même temps que l’accès à la connaissance. Pour l’animateur, le savoir serait un acquis et la connaissance un processus.

Mais à quoi sert d’apprendre puisqu’on trouve tout sur Internet ? lança un participant citant une question d’un de ses élèves. C’est une question essentielle, enchaîna l’intervenant suivant, car l’avènement d’Internet change notre rapport au savoir. Le savoir en tant que tel ne sert à rien ; il est l’apanage des spécialistes, l’homme de la rue ne le possède pas. Dès lors, ce qui devient important, c’est davantage l’accès au savoir que le savoir lui-même. Ce qui compte dorénavant, avec la mise à disposition d’un volume d’informations sans cesse croissant, c’est d’apprendre à distinguer le vrai du faux, de trouver la bonne information rapidement et à coup sûr. D’où la nécessité d’analyser les résultats d’une recherche, de recouper les informations, en d’autres termes de faire preuve de discernement. Il s’agit donc de déguster et non d’avaler tout cru, rebondit l’animateur, semblant regretter cette vision bien triste du savoir. Mais n’est-ce pas justement ce que font les contributeurs à l’encyclopédie collaborative Wikipedia ?

À quel moment cette acquisition de savoir devient-elle ouverture ou fermeture ? se demanda une intervenante. Certains invoquèrent le théorème d’incomplétude de Gödel pour mettre en avant les limites d’un système formalisé dans le cadre d’un savoir. D’autres virent dans le savoir un mode d’existence du sujet, lié à la notion de palimpseste (mécanisme psychologique par lequel de nouvelles idées se substituent aux précédentes et les font disparaître) – d’où la mise en abyme – où l’on ne sait plus retrouver l’image originelle du sujet. Ainsi le savoir serait cet acte intime, singulier, personnel qui tendrait en même temps à l’universel. Dans la relation sujet-objet posée traditionnellement par le savoir, un participant mit en avant l’illusion qui consiste à penser que la connaissance d’un objet n’a pas d’impact sur le sujet qui l’étudie. Toute connaissance de l’objet transforme le sujet. La mise en abyme consiste précisément à se construire sur une « colonne absente », selon l’expression de Maurice Blanchot.

Les questions autour du savoir ne furent pas en reste. Existe-t-il un savoir neutre, qui ne change pas le sujet ? Faut-il opérer une « discrimination intelligente » entre les savoirs ? Y a-t-il un savoir existentiel et un savoir instrumental ? Le savoir est-il autre chose qu’une croyance consensuelle ? Pour l’auteur du second sujet, le savoir est une illusion continuellement échafaudée par nous-mêmes, et les choses ne sont que ce que nous croyons qu’elles sont. Cela m’apparut l’évidence même. Que savons-nous du savoir d’un dauphin, d’une abeille ou d’un chêne ? Quelles sont leurs représentations du monde ? Nul ne le sait. Pour les humains c’est différent, nous avons nos spécialistes du savoir. D’un côté, le savoir des philosophes – en fait, autant d’idées sur le savoir que de philosophes – et de l’autre, le savoir des scientifiques dont le dieu se nomme « Mathématique ». À croire que les nombres préexistaient à l’homme… Parfois, les deux se rejoignent, et au fronton de l’Académie on pouvait alors lire : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». Je hais cette enseigne car on ne m’aurait jamais laissé entrer. Heureusement, il reste les cafés-philo.

 

Sujet connexe : Peut-on encore espérer transmettre ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. D'abyme (A.Gide, en ce qui concerne l'art) en abîme.
Ecrit par Gunter. 05-05-2008
D’après mon souvenir, la citation “Je dois me construire sur une colonne absente “ est de Henri Michaux.
Mais l’essentiel du débat de dimanche dernier est, pour moi, ailleurs.
L’enjeu essentiel concerne les rapports entre le sujet connaissant ou sachant et l’objet connu/su.
Le tournant kantien a mis fin à toute métaphysique naïve, celle qui prétendait être en contact objectif avec l’Etre, faisant l’économie d’un retour re-flexif sur le sujet connaissant. Depuis Kant, nous savons que toute connaissance humaine est filtrée, orientée, formée et déformée par le « frame » (le cadre) de l’esprit connaissant.
Les sciences dites exactes se croient objectives car fondées en dernière instance sur leur mathématisation. Quoi de plus objectif, en effet, que les mathématiques, langage purement formel, mais en soi sans rapport aucun avec la réalité physique ? Or, c’est l’application des mathématiques à la nature, suite au coup d’état métaphysique de Galilée (« Le monde est un livre écrit en figures géométriques ») qui n’est absolument pas objective mais correspond à une idéologie de la maîtrise et de l’instrumentalisation en droit de tout le réel, y compris de l’homme lui-même (cf. l’école de Francfort et bien d’autres).
Le fait que cette application des maths à la nature « marche » expérimentalement n’est pas une preuve de leur vérité, sauf si on prend une position pragmatiste pauvre selon laquelle « est vrai ce qui marche » et non pas « marche ce qui est vrai » (philosophie non pragmatiste, disons classique).
Si donc toute connaissance (ou le savoir, les distinguer importe peu ici) implique ontologiquement le sujet connaissant et si ce sujet est sans fondement (la citation de Michaux, le fond sans fond de maître Eckhart repris par Heidegger via Hölderlin et Rilke, Kant pour qui l’homme n’ayant pas de nature est « à faire », la psychanalyse, etc., etc.), tout savoir est alors en dernière analyse (in-)fondé sur l’abîme de la subjectivité connaissante.

2. Savoir - Voir ça
Ecrit par Georges. 05-05-2008
« Il paraît que votre surmoi complote avec votre ça à l'insu de votre moi .» TOURNIER

Il y a un abîme entre le blanc et le noir (entre un concept et son contraire) à condition qu'on est incapable en tirer la multiplicité des nuances de gris.

Pourquoi l'opinion est-elle opaque (incompréhensible) ? Est-ce pour tester notre capacité à les rendre transparentes ?

Abîme - sans fond -
Qu'est-ce qu'on sait sur la forme sans fond du savoir intellectuel ? ...Du contenant sans contenu. Le savoir en abîme se manifest-il là où on parle deux heures sans rien dire ?

« La forme importe peu, quand le fond est si touchant. » MICHELET

« Nul n'entre ici s'il n'est géomètre.» géo - terre / mètre - mesure
Nul n'entre ici s'il ne sait pas mesurer la terre / la propriété privée.
Nul ne sort de là de où il s'enfermer lui-même avant de mesurer ses ambitions démesurées.

Pourquoi les enfants gâtées sont-ils abîmes dans leur réflexion ?

Savoir dans le savoir => chaque savoir émerge d'un autre savoir. Oui, mais pourquoi faire ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

3. les maths ONT un rapport avec la physique !
Ecrit par Pirmin. 05-05-2008
Gunter dit :
> Quoi de plus objectif, en effet, que les mathématiques, langage purement formel,
> mais en soi sans rapport aucun avec la réalité physique ?

Ca sort d'où ça que les maths n'ont aucun rapport avec la réalité physique ? Il me semble au contraire qu'environ 150 ans de physique on démontré exactement l'inverse ! Il semble y avoir une relation intime entre les deux. Mystérieuse et encore incomprise mais bien réelle. Les développements récents des théories en physique des particules montre combien la relation entre les deux sont étroites et se fécondent mutuellement. Sur la nature de relation des maths avec la réalité physique, il n'y a pas véritablement de consensus dans la communauté scientifique. Sur ce sujet, mon point de vue personnel est qu'il est très raisonnable de supposer qu'en réalité, il n'y a pas de différence entre mathématiques et physique. C'est LA MEME CHOSE!!! Notre monde est une incarnation si l'on veut d'une structure mathématique (que l'on continue de chercher...). Et notre esprit qui cherche à comprendre le monde est une émanation de la matière. Je crois qu'en voulant séparer maths et physique on commet une erreur du même type que celle qui, à la fin du 19ème siècle, à consisté à stipuler l'existence de l'éther pour expliquer la propagation des ondes électromagnétiques. C'est une hypothèse qui s'est avérée fausse car tout simplement superflue. Je crois qu'il y plus d'unité dans l'univers que cela. Mais ce n'est qu'une conviction qu'il est difficile de faire ressentir, si l'on ne s'est pas soi-même immergé un tant soit peu dans les arcanes de la physique. Le sujet est vaste et ancien. Un article, que j'ai déjà cité, sur ce sujet et qui est passionnant car il explore les différentes relations entre maths, matière et esprit est disponible ici [en anglais]: http://www.ids.ias.edu/~piet/publ/other/mmm.pdf
J'ai moi-même écrit quelques commentaires [en anglais] à cet article ici : http://docs.google.com/Doc?docid=dcxqfd7s_6hsz38h&hl=fr

4. Encore l'abîme du relativisme absolu ?
Ecrit par Alain. 06-05-2008
Puisqu'il est question de savoir, je me permets de signaler cette fausse étymologie du verbe « connaître » si souvent entendue et reproduite ici. Le mot vient du latin « cognoscere », la racine –gnos- étant d’origine grecque et signifiant :
1. action de connaître ; notion, connaissance ;
2. relatif à l’action de connaissance, apte à connaître.
« Cognoscere » est donc traduit par « étudier, apprendre à connaître ».
(Désolé pour Claudel... Ces données sont accessibles sur l’un de ces sites internet de haut niveau... à défaut d’avoir un dictionnaire sous la main.)
Et Wikipédia s’en mêle aussi. L’article sur les théorèmes de Gödel nous révèle qu’il y a de l’indécidable au cœur de l’arithmétique, matière que l’on croyait si innocente..., et que le Dieu mathématique n’existe pas.
Mais je voudrais surtout réagir au néo-kantisme (tout savoir passant nécessairement par de la subjectivité, il n’est que le produit de celle-ci). Kant lui-même a-t-il entièrement balayé la notion d’objectivité ? Ou n’aurait-il pas dit plutôt (c'est vraiment une question) que la recherche d’objectivité passait nécessairement par la subjectivité ?
Alors, nous resterions prévenus contre la fumisterie. En effet, avec un « sujet » sans fondement privé logiquement de toute possibilité de constituer un savoir ayant lui-même quelque fondement, n’importe quoi devient possible, c’est encore le gouffre du relativisme absolu qui s’ouvre sous nos pieds.
J’ai pourtant l’impression qu’il y a quelque légitimité, et quelque nécessité !!!, à prétendre, par ex., qu’une théorie scientifique n’est pas un simple point de vue, que tout savoir construit, de physicien, d’historien etc., élaboré par une vie de travail est supérieur à ce qui repose sur de l'information dérisoire et qui, de ce fait, collectionne préjugés et stéréotypes !
Hélas, sauf exceptions, les philosophes de la métapensée ne connaissent rien à la science, rien à l’histoire, rien à l’art, etc. car ils se sont privés de l’expérience de chercher, avec méthode, à constituer un « savoir » sur un sujet donné, à approcher de ce réel qui échappe. Aventure passionnante, exigeante aussi ! qui motive tout esprit scientifique, et qui confronte à l’inconnu, qui engage le « sujet » en quête de savoir.
Il est vrai qu’un philosophe n’est pas censé avoir un niveau scientifique sur ce terrain (qui n’est pas le sien de toute façon), mais son refus de jeu avec l’altérité du réel crée de toute pièce sa mise en ABIME.

5. Je sais conceptualiser ou je suis avare ?
Ecrit par Serge MARTY. 06-05-2008
Pratiquant le vélo j'ai besoin de clés légères pour ne pas trop alourdir mon poids lors de la montée de cols. Voulant en acheter un kit (comme le modèle dont je disposais auparavant)tout à coup me vint l'idée de bricoler un jeu de clés "à penne" de chez GO Sport pour en éliminer les clés inutiles. En effet il fallait démonter cet ensemble avec deux clés dite "à penne" !

6. Je sais conceptualiser ou je suis avare et maniaque ?. Erratum et précisions.
Ecrit par Serge MARTY ou GRAD. 06-05-2008
Ayant eu en ma possession un outil en aluminium qui combinait plusieur tailles de clés "alen" j'achetais un
nouvel outil plus lourd et donc moins adapté à des sorties à vélo plutôt "sportives"(gros mot dans un café philo?)Tout à coup m'est venue l'idée de démonter ce nouvel outil pour éliminer les diverses clés et tournevis qui ne servaient pas pour un vélo de course. Pour ce démontage je me suis servi de deux clés "alen"

7. Un concept est-ce LA MEME CHOSE qu'un autre ?
Ecrit par Georges. 06-05-2008
Pirmin dit :
> Ca sort d'où ça que les maths n'ont aucun rapport avec la réalité physique ?

2+2=4 / 2 quoi + 2 quoi = 4 quoi ???

Pirmin dit :
>...il n'y a pas de différence entre mathématiques et physique. C'est LA MEME CHOSE!!!

Si c'est LA MEME CHOSE pourquoi écrivez-vous les deux concepts d'une manière différente ?

>Pirmin dit :
Je crois qu'en voulant séparer maths et physique on commet une erreur ...

En mettant "et" entre maths et physique vous les avez séparé. Pourquoi pas un trait d'union ?

L'ERREUR des erreurs sera le fait de croire que philosophie et philosophisme est LA MEME CHOSE. Les amoureux des mathématiques et de la physique savent-ils faire la distinction entre les amis de la sagesse et les amis du sophisme ?

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

8. Physique et maths ? Esprit de Platon, êtes-vous là ?
Ecrit par Daniel Ramirez. 09-05-2008
Tout ceci est passionnant (sauf les amusements de Georges, qui ne sont qu'astucieux; tout ce qui est amusement n'est jamais passionnant), comme l'a été le débat pour moi !
Le problème de savoir si l'univers, ou l'être, a quelque chose d'essentiellement mathématique est vieux comme la philosophie. C'est bien à propos que Marc rappelle la devise de l'entrée de l'Académie de Platon. En fait, c'est parfaitement indécidable de savoir si notre langage formel des maths "marche" parce que l'univers est mathématique où celui-ci fait semblant d'être mathématique pour nous, qui ne comprenons pas grand-chose d'autre. C'est bien la mise en abîme kantienne qui permet de trancher, sans que l'on sache si ce tranchant a été bien justifié ou seulement nécessaire à notre émancipation (majorité d'âge, pour Kant). Croire que l'univers est mathématique par essence est aussi naïf que de croire qu'il est "bon" ou "le meilleur des mondes possibles", à la Leibniz... cependant, je voudrait bien quand même que Gunter nous explique qu'en serait-il d'une physique qui ne serait pas mathématique (au cas où nous nous serions trompé en mathématisant tout). Serait-elle aristotélicienne ? Mais pourquoi pas ne pas revenir alors plutôt aux quatre éléments et à l'amour et la haine d'Empédocle ? C'est sûr que c'est bien plus poétique que Newton, Bohr ou Einstein...

9. Que peut la matière ?
Ecrit par Gunter. 09-05-2008
Justement, il n’est pas sûr du tout que nous puissions continuer à être naïvement aristotéliciens - ce que la physique et les autres sciences dite exactes (depuis Galilée : la nature est ontologiquement mathématisable) sont toujours, sans le savoir. Ce qui est mis en cause aussi bien par la physique quantique que par la biologie la plus contemporaine – une partie, bien sûr, de l’une et de l’autre, les débats entre spécialistes font rage – c’est l’affirmation aristotélicienne : « Il n’y a de science que du général ».
"En effet, la science achoppe chaque fois qu’elle a affaire à des individualités vraies, c'est-à-dire des formes en auto-formation, telles que les particules microphysiques, les cellules et les embryons". (Fabrice Colonna "Ruyer", éd. Les belles lettres)
« Amorcée avec la physique, la révolution post-déterministe est déjà en cours depuis le milieu du XXème siècle. Il ne s’agit pas d’un simple remplacement de théorie, mais bien d’un renversement complet du cadre de pensée, d’une « nouvelle alliance » avec le réel (cf. Prigogine et Stengers « La nouvelle alliance »). Cette révolution est d’un ordre de grandeur comparable à celle amorcée par les physiciens du XVIIème siècle (révolution galiléenne).» (cf .Gérard Nissim Amzallag « La raison malmenée », avec une préface d’André Pichot, CNRS éditions).
Tout ceci présuppose que les calculs statistiques qui rendent compte "mathématiquement » du semblant de déterminisme, en fait : d’absence de déterminisme, donc d’absence de loi physique proprement dite, et qui a fait dire à Einstein à propos de la théorie quantique : « Dieu ne joue pas avec les dés », tout ceci présuppose que les statistiques sont une mathématique très particulière, incapable de rendre compte autrement du réel que par approximation, que par valeurs moyennes. A ce titre, l’homme et la société sont parfaitement mathématisables, puisque l’un et l’autre obéissent certainement à des calculs statistiques. Ces derniers renseignent-ils pour autant de l'"être" de l'un et de l'autre ? Par contre, l'un et l'autre pris "en bloc" , "en masse", deviennent prévisibles, gérables...
La compréhension et la gestion mathématisables du stock humain (aussi bien individuel que collectif) n’est plus une crainte fantasmatique, elle a déjà commencé à se réaliser dans tous les secteurs des sciences humaines (bel oxymore, s’il n’y a de science que mathématisable ) sommées à s’aligner sur une rigueur scientifique (« mathématique », statistique) qui, ironie de l’histoire, n’est plus du tout aussi évidente dans son domaine d’origine : la nature - qui ne semble plus être aussi facilement réductible à un réseau mécanique d’éléments interchangeables,dépourvus de toute singularité, individualité propres, par essence imprévisible, sauf statistiquement.
Spinoza, en réaction à la réduction cartésienne du corps à une machine, a déclaré : « Nous ne savons pas ce que peut un corps ». Il n’a pas dit : ……ce qu’est un corps, mais ce que peut un corps !
Philosophes et scientifiques (Whitehead, Ruyer, Prigogine, Stengers, Pichot, Amzallag et bien d’autres), en bon matérialistes non réductionnistes, vont plus loin en disant: » Nous ne savons pas ce que peut la matière ».
Daniel, n’enfermons surtout pas la poésie dans les poèmes, il se peut que la réalité elle-même (dont aussi la philosophie) soit par essence poétique, c'est-à-dire singulière, non réductible statistiquement, bref créatrice. Bonne nouvelle, n’est-ce pas, par les temps si gris qui courent…

10. Ulysse et les maths
Ecrit par Gunter. 10-05-2008
Je viens de lire une citation tirée de « Critique de la raison dialectique » d’Adorno/Horkheimer évoquant la rencontre entre Ulysse et le cyclope Polyphème : « Ulysse répond à son nom et le désavoue en même temps en se dénommant Personne, il sauve sa vie en se faisant disparaître. Cette adéquation linguistique à ce qui est mort contient le schéma des mathématiques modernes ». in Roland Gori/Marie-José Del Volgo « Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique », Denoël, 2008. Dans le même sens Olivier Rey (mathématicien et philosophe) « Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine.», Seuil, 2003

11. Qui trop embrasse mal étreint
Ecrit par Carlos. 10-05-2008
Je suis d’accord avec la conclusion du dernier paragraphe dans le commentaire (9) de Gunter. Tout savoir et ignorer l’essentiel, tel est le paradoxe de la connaissance. Certes, elle sait prendre l’empreinte du vide mais, plutôt que de le combler, laisse le profane loin de la somme de tous les possibles. Autrefois, les sciences étaient des disciplines affidées à la philosophie ; aujourd’hui, elles vivent leur vie (on n’est pas obligé de suivre leurs prémisses systématiques), mais leurs implications conceptuelles, éthiques et morales sont toujours assujetties à la critique des philosophes, sociologues ou psychologues et, comme toujours, constituent une apparence qui n’échappe pas à la traversée des poètes.

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