SOS
Écrit par Carlos Gravito   
07-04-2008

Afin de perpétuer le sens de l’effort mortel du messager Diomedon, le 6 avril on courait le Marathon à la Bastille, tandis qu’une atmosphère d’affectueux respect enveloppait la rencontre des habitués des Phares, rendant hommage à la mémoire de Marc Sautet, décédé en 1998 et qui y avait créé les cafés-philo, depuis le début juillet 1992 (autour d’un débat informel sur « La mort »), avant de s’attaquer au sujet du jour : « La transmission », avec Daniel Ramirez à la touche Morse.

Entre autres, outre les responsables de l’animation, étaient présents le propriétaire des lieux, Pascal Ranger, qui avait toléré dans son établissement l’étrange idée de philosopher devant une Leffe, Pascal Hardi, un animateur de la première heure frappé lui récemment par un funeste caprice de la vie, et Sylvie Petin. Celle-ci, au cours de son éloge du jeune intellectuel disparu, affirma que, « remettant tout en question par l’intervention des participants au débat, le projet de Marc était, par son humour, son ironie et sa décontraction, de donner la parole au collectif ». Elle nous fit écouter un enregistrement de France Culture, du 6 Avril 1994, où Marc Sautet, « les Sciences Po ne nourrissant pas son homme », dit « avoir quitté le ghetto universitaire pour ouvrir un ‘cabinet’, espéré plus lucratif, comptant sur le café pour y faire sa pub et ainsi renforcer sa boutique ».

Pascal Ranger confirma ces dires et ajouta que, « Marc habitant à cinq minutes à pied des Phares, il a joué l’aventure avec lui », Pascal Hardi nous confiant ensuite que « le philosophe était un vieil ami, très attentionné et que, malgré leurs désaccords, par son esprit exigeant, leurs rapports devenaient assez stimulants intellectuellement ; il mettait à examen tout ce qui se présentait, une manière d’apprendre avec les autres de quoi rassasier son envie de justice dans la cité ».

Gunter témoigna de « l’humour, du charisme et de la personnalité rayonnante du penseur trop tôt disparu, mais qui a été toujours très soucieux que ‘la Philo au café’ ne devienne le nouvel ‘opium du peuple’ » puis, une fois que Gérard eut « ouvert sa mémoire d’un voyage à Athènes et son Agora, sur les traces de Socrate », Daniel vanta « le mérite du philosophe », improvisé psychanalyste, « à innover dans cette pratique, devenue commune par la suite ».      

On le sait. Un philosophe remplace toujours un autre, voué à la mort par l’exigence même de son jeu de rôle : faire que vive la philosophie. Ainsi, « La mort » a été le premier débat de Marc ; parce que lunatique, « La Lune » en fut le dernier et, si j’ai intitulé ce texte « SOS » (message de détresse), c’est justement pour, malgré mon indéfectible admiration pour l’œuvre de Marc, dénoncer ce qui, depuis longtemps me démangeait : les activités philosophiques parallèles qui voient le jour par-ci par-là et ces « consultations » qui font florès, en France, en Allemagne, aux USA, en Amérique du Sud.  C’était le moment. Thalès, le premier philosophe, est tombé dans un trou parce qu’il regardait la lune ; il n’était pas dans un trou en train de la regarder et n’a pas prié Asclépios pour qu’il le tire de là. La philosophie n’est pas une corde à linge, ni un anxiolytique, ni un godemiché et vouloir faire de la « philosophie clinique » pour que l’on « vive mieux », ce n’est pas la Panacée (fille d’Asclépios au demeurant) ni la motivation du sage. Faire de la philo, c’est politique, comme la pensait Marc, d’ailleurs ; ça a trait à la vie dans la cité, lorsque l’on se soucie de ranger le monde dans la tête, notre boîte à jouets. C’est ludique, pas clinique ; devant l’échec du « Surmoi », il ne reste au philosophe que le « Je », tout nu, face à ses représentations, certes pincé par ce que l’on attribue à un « Ça », mais grisé d’Idées pour trouver des voies conformes à la raison.

Le débat sur « La transmission » n’a commencé qu’une heure après le début de notre rencontre. L’animateur l’entamant par la question : « qu’est-ce que c’est la transmission, qu’est-ce qui est transmis et comment, sans que l’on tombe dans la vieille ‘querelle des anciens et des modernes’ ? », Alfred y décela tout de suite « le patrimoine, les certitudes étant relatives », alors que deux visiteurs canadiens y voyaient, l’un « de l’information (donner forme), Google remplaçant le savoir scolaire », l’autre « qu’il ne nous restait qu’à ‘espérer’ au vu des inquiétudes au sujet de la mémoire », Christiane « s’inscrivant en faux, étant donnée notre capacité à poser des questions, voire à prendre goût aux arts, inculqué par d’autres, afin de construire un monde différent », Sylvie « préconisant le dialogue propre aux cafés Philo, accru d’un continuum de la culture » et Gunter, précisant « que l’on est en crise de repères tout en se demandant ‘que peut-on transmettre’, préconisa deux postures : résister à ce qui risque de mourir et, par l’invention et la lecture, faire naître du nouveau, l’essentiel étant de sauver son âme ».

« La transmission des valeurs, y compris dans l’enseignement », coupa Marie-Sylvie, « est parfois réalisée aussi à notre insu, comme dans des jeux télévisuels, par exemple, où il s’agit d’éliminer le plus faible sans conscience de ce qu’il y a là de négatif, je ne conçois pas le fait de transmettre comme uniquement volontaire, mais comme un constat », Michel y « percevant en plus  une ‘mission’, (transmission) », Gérard un « changement de paradigme », Alain « l’imposition de certaines valeurs, ce qui pourrait revenir à un refus de la pensée de l’autre », Irène « la diffusion de choses mémorisées comme des outils qui fabriquent d’autres outils », Sabine « une crise de l’échange et zapping du temps », Nadia « ce qui nous traverse, dans l’esprit des Lumières plutôt que celui des Ombres » et Anick « un vrai paradoxe : par amour, lorsque le bébé naît, on se reconnaît en lui puis, au cours de son éducation, toujours par amour on se dévoue, même si ça rate », « le résultat étant que nous avons échoué à transmettre ce qui nous fait vivre, une négligence qui masque les certitudes perdues, avec la concomitante traversée du désert », d’après Simone, et, à la clé, l’inepte injonction « passe ton Bac, d’abord », Daniel concluant que « l’on vit, certes, une crise de la tradition mais, ses valeurs n’étant pas suivies d’effet, on en trouvera d’autres. D’où sortiront-elles ? Question générationnelle toujours difficile, depuis l’antiquité. »   

L’esprit ne se transmet pas ; il souffle là où il veut. Peut-on transmettre une pensée hermétique ? Pourtant, c’est ce qui en restait dans la bibliothèque d’Alexandrie, enrichie par le savoir chamanique africain, qui se transmua en philosophie grecque et, persuadé donc qu’outre quelques plis recommandés, la rougeole, des vœux, des faire-part ou des hommages, il n’y a pas grand-chose à transmettre, mais que, noyé tantôt dans des incohérences tantôt dans des consensus, notre cerveau s’investit assurant le surgissement, c’est-à-dire, la relation entre les choses dont nous faisons partie, je me suis soudain souvenu d’un sage qui demandait à la foule en train de l’écouter dans le « Speakers’ Corner, à Hyde Park (Londres) :

- Vous savez pourquoi je suis là ?
- Noooon !!!
- Je déteste l’ignorance, répliqua-t-il, abandonnant les lieux. Pourtant, il revint le dimanche suivant :
- Vous savez pourquoi je suis là ? a-t-il répété.
- Ouiiiiii !!!, répondit le public.
- Je n’aime pas ceux qui croient tout savoir. Et de repartir pour revenir la semaine d’après :
- Vous savez pourquoi je suis là ?
Les uns dirent que « oui », d’autres que « non ».
- Alors, enjoignit-il solennellement à la masse avant de disparaître définitivement, ceux qui savent n’ont qu’à le transmettre à ceux qui ne savent pas.

 

Sujet connexe : Le savoir en abyme par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Rectificatif
Ecrit par Alain. 08-04-2008
Carlos a transformé ce que j’ai dit, mais voici la version originale, un peu développée.
La posture "je pense par moi-même" refusant toutes les Autorités transcendantes est très bonne... tant qu'elle ne consiste pas, en fait, à rejeter une pensée différente de soi et à rester stérilement enfermé dans un dogme personnel. Individualisme absolu, narcissisme absolu, conformisme absolu, mythe de l’individu auto-construit, tels sont les dangers que je perçois aujourd'hui : la société de consommation a relayé l’abus ou l’excès d’autorité !!
La "crise de la transmission" actuelle peut s’expliquer, du côté de sa réception, d’une manière beaucoup moins vertueuse que par une aspiration à la liberté de l’esprit. Il peut y avoir, aussi, refus de recevoir ce que la "tradition", c’est-à-dire tout ce qui a été pensé et conçu avant nous, a à donner pour se construire soi-même. Refus par inconscience, indifférence, incompréhension, absence de désir de savoir, absence de conscience de soi, non accès à l’altérité. A QUOI RESISTE-T-ON, en fait ?
Non, celui qui "refuse la tradition" n’est pas un barbare ! mais il est peut-être aussi très conservateur et très pauvre, beaucoup plus que la "tradition" qu’il ignore et qu’il rejette. Résistons plutôt à l’imposture de la démocratie culturelle : Rimbaud, le plus rebelle des poètes, était un excellent élève, écrivait des poèmes en latin... Par où vient la LIBERTE ? La tradition aurait-elle échoué parce que nous n’avons pas résolu tous les problèmes du monde ? Attendons de voir, maintenant, avec la non tradition.

2. passage de relais
Ecrit par aliette. 08-04-2008
marrant, ce thème de la transmission le jour où le relais de la flamme olympique a eu du mal à se frayer un chemin. Moi qui suis à 2 doigts de la retraite, qu'ai-je transmis pendant 45 ans?pédago comme je suis, je dirais bien apprendre à apprendre. Moi qui suis phonéticienne, plutôt apprendre le geste que les mots exsangues du dico.je vous écrirai + tard, mais je transmettrai ce message plein de souvenirs, à mon copain bantou Nzongo, mon prof de musicosopjie de la jungle le mercredi soir

3. quelle est l'idée de départ ?
Ecrit par gtissier. 08-04-2008
La formulation du sujet de dimanche témoigne d’un consensus sur une certaine crise multiforme de la transmission. « Espérer » transmettre rend implicite un désir de transmettre et une difficulté à le pouvoir dans le contexte historique actuel. C‘est la question posée par l’enseignant, celle de l’homme cultivé, du parent, du militant, de l’homme d’un terroir, d’une origine, d’une lignée
Au delà de ces positions individuelles, il y a la question de la culture, en bref ce qui fait sens et appartenance dans un réseau de valeurs plus ou moins bien incarnées pour être transmises -comme indiqué Daniel, en clôture du débat.
Tout cela suppose d’examiner l’état du présent : quel lien ce présent entretient-il avec le passé et l'avenir ? Quelles représentations la société en a-t-elle aujourd’hui, dans une situation où le présent apparaît déconnecté du passé et de l'avenir. C’est ce qui rend problématique la transmission, question balayée pat nombre d'interventions par "évitement dominical du sujet" voire un politiquement-correct de bon aloi dans " ce monde qui s’invente de nouvelles questions " (dixit Christiane).
Tout cela est difficile : nos représentations sont en nous comme à notre insu. Il aurait fallu du temps et une exploration approfondie du sujet pour relever le sens d’espérer transmettre, l’espoir désignant ici à la fois le désir ( la générativité ) et l’incertitude ( la crise des valeurs, du devenir et le gap générationnel actuel)
Y compris chez nos prosateurs talentueux du dimanche -pardon de le dire, nous sommes dans une logique individualiste beaucoup plus auto-centrée que par le passé. C’est que, selon Marcel Gauchet : " L'individu -en tant que personnalité contemporaine - n'est pas organisé au plus profond de son être par la précédence du social et par l'englobement au sein d'une collectivité avec ce qu'elle a voulu dire millénairement durant, de sentiment d'obligation, de sens et de dette."
Ainsi « Que dois je transmettre ? » serait de l’ordre de mon devoir Mais l’Autre qu’en fait –il ?, veut-il me le permettre, m’en reconnaît-il la légitimité, n’est-il pas en train de me ringardiser sous le vocable de la prise de tête ? La question et le problème posé dimanche était, disons …d’y penser.

4. transmettre à qui ?
Ecrit par x. 08-04-2008
Carlos, Alain, Aliette, gtissier, qu'avez-vous transmis à vos enfants ?

5. Transmis du Brésil...
Ecrit par Carlos. 12-04-2008
…un email m’est parvenu, de la part du couple Vilma, les amis qui nous ont visité il y a quelques mois, me chargeant de vous communiquer à tous leurs amitiés, de remercier nommément Daniel, Gunter et Gérard pour l’hommage rendu à Marc Sautet et de signifier leur gratitude à Marc (Goldstein) pour le frisson (sic) que leur a provoqué la voix de M. Sautet entendue dans la ligne sonore qu’il a eu l’idée d’inclure dans cet article. Ils aimeraient rester en contact avec nous et publient dans « Ciência e vida » de São Paulo, un supplément « Filosofia Especial », où ils vantent le travail philosophique entrepris aux Phares, qu’ils s’efforcent de reproduire, le prochain sujet étant : « La responsabilité et la solitude de penser par soi-même », avec la participation de Vilma. Voilà, le message est propagé.

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