Marc Sautet, 10 ans déjà
Écrit par Daniel Ramirez   
04-04-2008

 J’ai hésité à écrire ce témoignage sur la personne de Marc Sautet, car il me semble bien que peu d’entre les assistants actuels au café-philo l’ont connu. Eh oui, le temps passe et avec lui le cortège d’oubli. Cet oubli dont Nietzsche faisait l’éloge ; oubli salutaire parfois, qui permet de passer à autre chose, d’aborder le nouveau. Mais il y a aussi l’oubli ingrat, celui qui nous coupe des sources de nos valeurs, de l’origine de choses et leur signification profonde. Ainsi, si l’on parle bien moins aujourd’hui de Marc Sautet, on ne continue pas moins de faire des cafés-philo dans le monde. C’est pourquoi cela fait aussi du bien de se rappeler des personnes. Je suis frappé, justement, lorsque j’ai l’occasion d’animer des débats dans des pays lointains, d’apprécier combien sa figure reste présente dans les esprits, et surtout cet instant fondateur, fin 1992, lorsque dans une intuition fulgurante, au lieu de dissiper un malentendu et de se débarrasser des curieux qui cherchaient le philosophe qui se tenait à disposition pour un débat, il a dit « oui, c’est bien ici »… et toute cette aventure s’est mise en marche.

Il a fallu du courage pour affronter les critiques, surtout celles qui le visaient le « cabinet de philosophie », puisque c’est celle-ci la première activité de philosophie dans la cité qu’il a commencée. Lui, l’admirateur de Socrate, s’est vu accusé de « sophiste » ; accusation qui visait le fait qu’il faisait payer la consultation, sans doute en remplissant ses poches… Ses amis et proches, nous savons que cela n’a pas été le cas. Ce « business », comme il affectionnait l’appeler, n’a jamais très bien marché, et cela simplement parce que, porté par la vague des cafés-philo, ce qui a été son choix, Marc a peu à peu délaissé la promotion de sa consultation philosophique privée. Cette idée pourtant n’avait rien de révoltant : quelques années plus tard, on a commencé à découvrir qu’elle existait dans bien des parties du monde anglo-saxon et germanique, et aujourd’hui aussi en France et partout. On l’appelle parfois « filosofía clínica », parfois « philosophycal councelling », ou autrement, dans d’autres langues ; c’est totalement accepté et institutionnalisé.

En cela aussi Marc Sautet a été un précurseur. Comme dans la pratique de la philosophie pour et avec les enfants ; il a été simplement le premier à le faire en France. Cette pratique aussi a expérimenté une croissance formidable les dernières années. Des dizaines de pédagogues l’exercent et elle est de plus en plus acceptée par l’Education nationale, des colloques internationaux se tiennent sur ce sujet, comme sur d’autres pratiques de ce qu’on appelle « philosophie dans la cité ». Cette expression, que l’on peut considérer comme un pléonasme, tant dès la naissance de la philosophie, elle a été liée intimement à la cité, a une signification, que Marc voulait politique, mais que l’on peut considérer aussi comme culturelle. À une époque où le plaisir immédiat, l’argent, le pouvoir et l’apparence, la célébrité  (on parle d’un indice « d’impact médiatique ») et la démagogie se partagent le monde dans un jeu parfois sinistre d’aveuglement et de jouissance, que des gens viennent passer deux heures à essayer de s’entendre, de creuser un sujet philosophique, à argumenter et développer des idées, à écouter les autres, c’est déjà une victoire et une sorte de triomphe posthume de Marc.

Il est vrai que cela ne s’est peut-être pas développé comme il aurait voulu, ni comme nous-mêmes l’espérions aux débuts. Notamment, les cafés philosophiques n’ont pas fructifié autant que les autres pratiques mentionnées. Et c’est aussi celle qui a été la moins institutionnalisée (peut-être pour le mieux). Mais surtout, elle n’a pas disparu. Nous continuons à faire des cafés-philo. Vous continuez à venir ; maintenant l’internet permet des développements nouveaux. Je pense que le meilleur hommage que nous pouvons lui faire, 10 ans après sa disparition, c’est de continuer à nous renouveler dans nos pratiques, de relever toujours le défi de la qualité des débats, pour faire mentir les accusations de « café du commerce » et autres « philosophie de comptoir » dont les médias nous ont affublés longtemps. Cela comporte des difficultés et des pièges : la facilité, le populisme anti-intellectuel, je me suis exprimé plusieurs fois sur cela ; l’habitude aussi, le train-train, le ronron, la routine qui fait que nous avons l’impression parfois que cela marche tout seul. Je pense, au contraire qu’il faut une bonne dose de volonté pour sortir des vulgates, des lieux communs, de la doxa, du politiquement correct (Marc s’en moquait allégrement), de la moralisation bien-pensante.

 Les enjeux de la vie contemporaine se sont déplacés depuis dix ans ; des tendances se sont intensifiées : la mondialisation libérale, la révolution numérique (avec son lot de rapports virtuels), les biotechnologies et le rapport aux vivants qui se trouve aussi changé ; l’écologie et la crise énergétique ; l’intolérance et la violence, les défis des démocraties post-nationales, de la compréhension entre cultures si diverses, de la paix et de la justice, toujours si mal servies… Ces changements nous mettent devant notre responsabilité de citoyens d’une humanité en manque de pensée, de concepts et de raisons, des valeurs et des fins partagées.

Raison de plus pour prendre exemple de cette intuition inaugurale de Marc, qui fût aussi un ami, un être humain touchant et généreux, dans sa fragilité comme dans sa séduction, aussi brillant que capable de maladresse, car capable de prendre des risques ; en prises aussi avec lui-même, avec autrui et avec le monde, mais doué d’une intelligence vive et d’un sens de l’humour et de l’ironie salutaires, y compris vis-à-vis de lui-même. Dans la complexité de l’humain et de l’inhumain actuelle, nous avons besoin de gens comme lui. Il nous reste ces espaces d’ouverture de l’esprit qu’il nous a légués, cette revendication du droit à la philosophie, qui est véritablement son héritage. J’ajouterais même le devoir de philosopher et surtout de le faire le mieux possible. Car c’est connu, au moins depuis 2000 ans, aucun héritage ne prospère si on le laisse dans l’état.

 

Autres articles sur Marc Sautet : par Gérard ; par Gunter ; par Carlos

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. La mémoire doit rester vivante !
Ecrit par café philiste depuis. 29-07-2008
Merci de ce témoignage ! Parfois, on se dit que les cafés philos ont besoin de maintenir ce flambeau bien haut, même si la société n’a pas fait grand cas de ce défi de penser. Et vous avez raison d’affirmer que la mémoire et les célébrations ne sont pas suffisantes. Il faut surtout aller plus loin dans notre capacité à faire de la philosophie critique et citoyenne comme vous le faites.

2. Pourquoi des regrets ?
Ecrit par Curieux. 30-07-2008
Vous avez l'air de regretter que les cafés philo ne ce soient pas assez développés. Pourquoi ? N'y a-t-il pas des centaines en France et des dizaines sur Paris ? Pourquoi faudrait-il aller plus loin ? Et finalement, pour le café philiste qui commente ici, pourquoi le philo doit-être seulement critique et citoyenne ?

3. Pas autant que ça
Ecrit par le café philiste. 31-07-2008
Non, il n'y a pas plus de 4 ou 5 cafés philos à Paris. Je pense que Daniel Ramirez parle du véritable essor qui à pris la philosophie avec les enfants, ce qui est un fait, la consultation philosophique aussi, etc, bien plus importants que le relativement faible nombre de cafés philosophiques. Je pense que la raison se trouve du côté des agents de ces mouvements; tandis que le philo avec les enfants et la consultation son faites souvent par des professeurs de philo, des gens formés (et non formatés, comme on le dit parfois). Les cafés philos, hélas, sont très souvent animés par des honêtes personnes dont on peut pas savoir quelles sont ses vraies compétences (ou on peut savoir qu'elles sont minces). Cette situation n'affecte pourtant pas autant la Province, où il y a des cafés philo qui fonctionnent fort bien, animés par des professeurs, depuis longtemps.

4. Café philo ... ?
Ecrit par Pascal.b. 01-08-2008
Non, non, non, mille fois non !
La philo n' est pas, ne peut pas être une affaire de compétence, une affaire de spécialistes.
Là où règne la compétence règne aussi l' autorité; l' autorité qui conduit au suivisme et à la domestication des esprits; c' est la négation même de l' activité philosophique.
La philo, c' est comme la musique : il y a les acrobates qui descendent et montent les gammes avec force conviction et érudition, il y a aussi les bons interprètes qui, après moult diplômes, présentent et répètent, répètent, répètent de cafés philos en cafés philos, des programmes chiadés de longue date et qui ne ratent pas, à l' occasion, d' encenser les compositeurs (un culte de temps en temps ... bien utile pour faire lever la pâte "philo" ..! ), et il y a les compositeurs - des gens de la rue qui font la philo et qui ont bien conscience que le philosophe n' est qu' un animal mythique.
Comment ? De la philo sans philosophes ! !
Mais c' est bien sûr !
Parce que l' activité philosophique concerne chacun de nous, nous les humains; elle concerne donc l' humanité et de ce fait se situe hors du temps.
Ce qui signifie que les matériaux qui alimentent cette activité viennent du présent, du maintenant et non du passé et de l' ancien.
Le présent contient, à lui seul, toute l' information nécessaire à l' activité philosophique. Et c' est pourquoi, l' acte premier de la philosophie n' est pas de penser (et encore moins de penser pour penser), mais de voir.
Voir, appréhender, saisir, connaître, comprendre "ce qui est".
Ce qui implique de sortir de la subjectivité, sortir de l' opinion, sortir des préjugés et des préférences que l' on accorde à tel ou tel penseur ... et sortir aussi des messes et autres cérémonies cultuelles célébrées en l' honneur de ... etc ... autant d' obstacles et de formatages qui cantonnent l' esprit dans le savoir, c' est à dire l' ancien, le figé ... bref rien de neuf, rien de vivant, rien d' authentique.
En philosophie, "savoir" n' est pas "connaître" et le "voir" n' est pas un "savoir-faire, un savoir-voir".
La déclaration : "Socrate est un philosophe, le plus grand ... etc " nous enferme, nous emprisonne.
Mais prendre connaissance des propos de Socrate peut attirer notre attention sur le réel d' aujourd' hui, sur le présent; et, ainsi bousculé, nous regardons, nous voyons : c' est le départ de l' acte "philosopher".
... et nous nous rendons compte alors que Socrate ... et les Autres ... ne sont pas indispensables et que nous sommes capables de partir de zéro, autrement dit, de partir sans aucun savoir "dit philosophique" préalable.
Une question philosophique est toujours une question neuve.
Une nouveauté comme le réel, comme ce qui vit.

5. Dans la rue ? Vraiment ?
Ecrit par Daniel Ramirez. 03-08-2008
Je trouve cet échange fort édifiant. Il est dit un peu tout en n’importe quoi. Il est bien vrai que le phénomène des café-philo s’est développé moins que ce qu’espérait Marc Sautet. C’est tout ce que j’ai dis dans mon article. Il est aussi vrai qu’une formation sérieuse ou un peu de culture philosophique ne peuvent pas faire du mal, comme le suggère le café philiste. Mais lorsque Pascal b. s’insurge contre les compétences, on n’y vois plus très clair : D’abord les compétences ne font pas « une affaire de spécialistes ». La spécialisation est propre à la techno-science et à l’industrie ; les compétences sont à nous tous ; surtout philosophiques. Les compétences en philosophie son savoir penser ; je suscrit parfaitement à cette phrase : que l’affaire de la philosophie c’est « Voir, appréhender, saisir, connaître, comprendre "ce qui est" » Mais si l’on dit que cela n’est pas « penser », on arrive à nouveau à la confusion totale. Penser, c’est justement ça, les idées, eidos, en grec veut dire d’abord vision, formes visibles, vues. Et sur cela s’édifie la pensée, qui est fait de jugement, raisonnement, compréhension, analogie, extrapolation, relations, métaphores, même sentiment, images, récits, affect, et finalement, hypothèses, théories, modèles, paradigmes, qui nous permettent de penser, d’avancer en compréhension dans l’intelligence du monde. Il n’ya point d’opposition.
La métaphore des musiciens n’est pas non plus claire : il y aurait ‘un côté les musiciens que « font des gammes », qui répètent, donc, si j’ai bien compris, rien de créatif, que du conventionnel… supposons. Des Barenboim ou des Rostropovitch sont-ils devenus mauvais parce qu’ils sont fait beaucoup de gammes ? Menuhim ou Gould (qu’est-ce qu’ils ont fait comme gammes !) sont-ils devenus mauvais ? D’un autre côté il y aurait, paraît-il, « les compositeurs - des gens de la rue qui font la philo » (sic) ?. Alors, que doit-on comprendre ? Que seuls les musiciens (el les philosophes) qui ne pratiquent pas leur instrument, valent la peine? Sont-t-ils meilleurs que les autres ? Pourquoi ça ?
Et encore plus grave : Faut-il être dans la rue pour que ce soit créatif ? Savez-vous, Pascal b., que le gens qui se retrouvent dans la rue, c’est par détresse, par extrême pauvreté ? Les connaissez-vous ? Moi oui, pour avoir fait pendant des années un café-philo avec des SDF, dans des quartiers chauds du 93, et pour avoir travaillé pour la Fondation Abée Pierre comme formateur. J’en trouvait des compétences, bien sûr, mais ce n’était pas le fait d’être dans la rue que le leur en donnait, mais le fait d’avoir eu accès, un jour, des années auparavant, lorsqu’ils n’étaient pas dans la rue, dans leur pays, parfois même en France, à une culture, à l’école, le fait de savoir lire, de pouvoir s’exprimer. Puis, c’est la perte, l’abandon, la souffrance, la maladie et l’isolement. S’il suffisait d’être dans la rue pour « faire la philo » ça se saurait. Du coup, qu’est-ce qui veut dire, grand diable, cette rhétorique qui voudrait que « la philosophie descende dans la rue » ? Du populisme navrant et répétitif ! Jusqu’à quand allons nous répéter la même antienne ou l’écouter sans réagir ?

6. Dans la rue ? Vraiment ?
Ecrit par Pascal.b. 25-08-2008
De l' indécense narcissique à la démagogie pseudo-philosophique (et vice versa) :
La philosophie n' a pas à descendre dans la rue; parce que la philosophie c' est la rue ! Hors de la rue, point de philo !
Il semble que Daniel.R l' ait oublié, à moins qu' il ne s' en soit pas encore rendu compte, ce qui est fort dommage pour qui se considère "philosophe".
La rue contient et révèle à elle seule toute l' information philosophique; c' est pour cette raison que le passé philosophique n' est pas indispensable. Et c' est pour la même raison qu' il est insignifiant, voire absurde, de "faire (fabriquer)" de la philo.
La philo, "ça ne se fait pas" de façon délibérée parce que, dans une rencontre, le moment philosophique ne se décrète pas.
C' est se raconter des histoires que d' affirmer et prétendre "faire à ..." ou "avoir fait à ..." de la philo à tel endroit en telles circonstances... etc
Et en effet, la philo, c' est comme la musique, comme la rue, comme la liberté, comme l' amour; personne ne peut se l' approprier, personne ne peut la conduire vers une destination fixée avant ou pendant un débat.
Il est impossible - et présomptueux - de qualifier tel ou tel débat de "philosophique".
Un musicien ne fait pas la musique "au" public; ni non plus "pour" le public; il ne sait pas s' il "fait" la musique pendant qu' il l' interprète.
Là où il y a dirigisme, mission, imitation, suivisme avéré ou discret, intention d' aboutir où que ce soit, il n' y a pas philosophie mais "pseudo-philosophie", "pseudo-musique". "Savoir que l' on fait" entrave et empêche le faire.
Et c' est en cet endroit qu' apparaît la "culture" philo; parce qu' il se pourrait bien que cette notion de culture philo ne soit qu' une culture "bidon".
Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce déclare Daniel.R, l' acte de "comprendre" n' est pas un acte de pensée mais un acte de perception, un acte qui implique le retrait de la pensée, le retrait des jugements, des analogies, des métaphores, des affects ...etc.
Par ex, se rendre compte qu' une supposition n' est pas forcément une hypothèse - telle l' élucubration, expression d' une ignorance totale et éventuellement angoissante -
ou se rendre compte que la confusion se produit quand la pensée interfère avec la perception (le "voir"),
ou se rendre compte que la "culture philo" ne se situe pas dans le champ philosophique ... Le champ philosophique, c' est le réel, autrement dit la rue.
Et tant qu' une autorité ne récupère pas la rue à son profit ou pour sa gloire, l' activité philosophique, autrement dit le "voir", est possible - ce qui n' implique pas, pour autant, qu' elle ait nécessairement lieu.
Il n' y a donc pas de lieux privilégiés nécessaires à l' activité philosophique; celle-ci peut avoir lieu au café, dans la rue, à l' université ... etc tant qu' une autorité ne donne pas une tournure à cette activité.
Le philosophe est donc bien un animal mythique. Un élitisme navrant et répétitif.
Jusqu' à quand allons-nous devoir supporter les mêmes antiennes de la pseudo-philosophie et l' écouter sans réagir ?

7. Et pourquoi ça ?
Ecrit par Daniel Ramirez. 02-09-2008
Ce n’est pas parce que je déteste le populisme et que Pascal b déteste l’élitisme (dont je ne me reconnais pas, d’ailleurs) que le ton doit forcement monter au plafond. Donc, je suis partant pour débattre si jamais ça reste correct.
On ne comprend finalement pas du tout ce que Pascal b veut dire par "voir" entre guillemets. Et c'est dommage, car autant d'emphase pour balancer des concepts non expliqués est une perte de temps ; lorsque on utilise les guillemets on veut signaler que le mot est utilisé d'un un sens précis, voir emprunté à une conception du monde caractérisée. Donc, laquelle, Pascal b ? Est-ce le "voir" chamanique de Carlos Castaneda ou celui des grecs, dans le dévoilement repris par Heidegger ? Ou bien le voir phénoménologique du « visible » chez Merleau-Ponty ? Il faudrait comprendre, au moins à moi, l'affaire m'intéresse...
Si l'acte de comprendre n'est pas penser, mais qu’il "implique le retrait de la pensée, le retrait des jugements, des analogies, des métaphores, des affects ...etc.". Veut-on dire alors que les philosophes, les scientifiques, les historiens, les juristes, les poètes, entre autres, ne pensent pas ? Parce qu'ils utilisent, eux, et beaucoup les jugements, les métaphores, les analogies... Alors de quoi s'agit-il ? Du bouddhisme Zen ? De l’école Soto ou Rinzai ? Car là, oui, peut-être bien qu’il s'agit du retrait de la pensée, définie comme le flux associatif d'images et des mots dans la tête. Mais il faudra savoir, car se mettre à attendre comme ça les prétendus "moments philosophiques" (que veut dire cette expression ? Nous ne le saurons pas non plus), attendre qu'ils viennent, par miracle, puisque l'on ne peut pas "faire de la philosophie" ou vouloir la faire délibérément... toute cette appuyée apologie de la spontanéité pourrait-être intéressante si elle ne venait pas en soutien du populisme anti-intellectuel : l'ancienne lutte contre la culture; ici la culture philosophique mais aussi la culture musicale, paraît-il : il vaudrait mieux ne jamais avoir entendu la Messe en si mineur de Bach ni les quatuors op.59 (Rashumovsky), car cela encombrera notre ouverture immaculée au moment présent, au « réel », autrement la rue, n’est-ce pas ? Faut-il donc oublier la culture philosophique pour mieux penser (« voir ») ? Peut-être cela est soutenable, dans le sens où Nietzsche parlait de l’oubli en histoire (pas politiquement correct, sans doute). Les philosophes ont toujours cultivé une approche critique, socratique : l’effort pour mettre en doute les idées reçus (Descartes), soumettre à la critique les jugements synthétiques (Kant) ou mettre entre parenthèse l’attitude naturelle (Husserl), avec le même but : accéder « aux choses mêmes ». C’est le plus difficile et il faut tout le long et laborieux « travail du concept » dont parle Hegel dans la fameuse introduction à la Phénoménologie. Pour Pascal b, paraît-il il suffit d’être dans la rue.
Pascal b ne répond pas non plus à mes objections ni à mes exemples (dommage, j’aurais bien voulu savoir pourquoi les musiciens qui fond des gammes deviennent mauvais, à l’instar des Menuhin, Rostropovitch ?).
Par ailleurs, la contradiction ne le dérange pas : il dit "il n'y a pas de lieux privilégiés nécessaires à l'activité philosophique" mais n'empêche : "hors de la rue, point de philo". L’expression « la rue contient toute l’information philosophique » est un bijou dans le genre, car aurait-il « de l’information philosophique » ?, il suffirait donc de s’informer… et où se trouve-t-elle ?
Dans la rue, bien sûr ! Ah bon ? Et depuis quand ?
Lorsque Spinoza écrivait l’Ethique ou Marx ces manuscrits, ce fabuleux transfert de l’information vers le seul espace de « la rue », avait-il déjà eu lieu ? Et lorsque Descartes dit penser « dans un poêle » et que Thoreau va au bord d’un lac, lorsque Nietzsche cherche les montagnes de Suisse, ils n’étaient pas non plus au courent de l’événement… quel dommage ! Leur travail ne vaut rien, donc ? Ou c’est arrivé au XX siècle ? Dommage pour Wittgenstein, Ricœur, Rawls, Habermas, ils n’étaient pas au courent non plus.
Et pourquoi diables la volonté de comprendre, de penser ou de philosopher empêcherait-elle de le faire ? Pourquoi appeler cette volonté « dirigisme, mission, imitation, suivisme avéré ou discret » ? Pourquoi « Savoir que l’on fait" entrave et empêche le faire » ? Et d’où tenez-vous, Pascal b, que le musicien quand il joue ne sais pas qu’il joue ? Êtes-vous-même musicien ?

8. Courage, fuyons !
Ecrit par Judith G.. 30-09-2008
Bravo, Pascal b, comme c'est courageux de ne plus rien dire, lorsque Daniel Ramirez à démolit un à un vos arguments aussi populistes que péremptoires ! On ne vous entends pas beaucoup dernièrement.

9. Alors c'est ça la philosophie?
Ecrit par monique. 02-10-2008
Eh bien! moi qui pensait bêtement que la philosophie se faisait au jour le jour! Eh bien, eh bien, j'étais loin du compte!
Comme j'étais sotte et comment je pouvais vivre sans cette merveilleuse somme de connaissances et tous ces noms qui me sont à peine connus?
Philosopher, c'est donc ça? J'savais pas!!! je vais m'y mettre! Si,si promis juré!!!

10. Peinture "au jour le jour"
Ecrit par Jonas. 06-10-2008
Mais oui, ma chère Monique, si vous voulez faire de la peinture, l'apprécier ou en parler, mais que vous n'avez jamais eu notice de Léonard, Velasquez, Vermeer, Monet, Van Gogh ou Picasso, c'est plutôt mal barré, non ? A moins que vous ne parliez de la peinture "au jour le jour". Car ça change tout, n'est-ce pas ?

11. "Dans la rue" au "jour le jour"
Ecrit par Clara. 07-10-2008
Oui, la philosophie "au jour le jour", c'est un peu comme la "philosophie dans la rue", ça sonne bien, ça console les flemmards. Quelle est-elle, cette philosophie dans la rue ?, on ne le sait jamais. Quels sont les auteurs ? Mais non, voyons, il n'y a pas d'auteurs, c'est élitiste, ça les auteurs ! C'est M. tout le monde qui est auteur, évidemment, et à bas les livres ! Si le populisme et les préjugés qui dénonce Daniel Ramirez (voir article "Réfléchir serait se gâcher la vie") s'était imposé définitivement dans les café-philo, cela fait longtemps qu'ils seraient disparus. Par ennui.

12. Oui dans la rue !
Ecrit par Pascal.b. 08-10-2008
Oui dans la rue ! Qu' est-ce donc que la rue ?
La rue (au sens propre) peut-elle ne pas être la rue (la non-rue au sens philosophique) ?
Et ce qui n' est pas la rue (au sens propre), par ex une salle de cours universitaire, un café philo etc peuvent-ils être la rue (au sens philosophique) ? Peuvent-ils aussi être une non-rue (au sens philosophique) ?
Là où il y a imitation, applaudissements ... et besogne pour remplir l' esprit et réussir à l' examen, pour faire son trou dans cette société mercantile où le mépris et la cupidité cotoient le culte de l' apparence, l' obséquiosité et la brutalité, et où la présentation de ses états de services et de ses multiples activités culturelles servent quelquefois de caution pour asseoir son influence et son autorité ... etc ... oui, là, à l' évidence, en de tels lieux - la non rue - il n' y a pas philosophie, mais bavardage d' auteurs en mal de reconnaissance.
Et il ne faut pas avoir un esprit surchargé de théories dites philosophiques (ce que j' appelle la pseudo-philosophie) pour que le réel puisse nous toucher.
Pourquoi les théories sont-elles dangereuses en philosophie ?
Parce que la question philosophique est posée par le réel, par la vérité d' une situation réelle autrement dit vivante. La question philosophique est vivante et non statique.
Il est donc nécessaire de partir du savoir-zéro; ce qui signifie voir, appréhender, saisir le réel en dehors de toute théorie, de tout savoir posés comme point de départ. A chaque instant est un nouveau départ puisque la question philosophique est vivante.
Et il y a aussi les dangers du suivisme et de l' embrigadement ...
Aussi, aucun esprit, fût-il érudit, bourré de Kant, Nietzsche et les autres ne peut poser de questions philosophiques en s' appuyant sur son érudition - il ne peut que poser des devinettes ... alléchantes ! ... du genre : qu' est-ce que le bonheur, une vie réussie, la liberté etc j' en passe et des meilleures.
Partir, par ex, d' une réflexion de Nietzsche pour traiter une question transforme inévitablement cette dernière en devinette. Il faut absolument partir du savoir-zéro quitte, en cours d' investigation - mais en cours d' investigation seulement - à rencontrer, au détour d' une conversation, Nietzsche ou un quelconque quidam, qui parle pour dire et non pour justifier une soi-disant position "philosophique"... etc.
Bref, en philosophie, il n' y a pas de références "philosophiques", pas d' autorités, de maîtres, de cultes et par conséquent pas de culture ni d' ignorance philosophiques, pas de position à tenir.
Ainsi, les flemmards, sont ces soi-disant élites qui imposent l' idée de l' existence d' une culture "philosophique" et qui, partant, s' attribuent, par ex, la mission condescendante d' inviter les soi-disant ignorants de la rue (au sens propre) pour élever leur niveau "philosophique" (pseudo-philosophique) en prêchant les grands auteurs dans une non-rue qui peut être un café philo, une place publique etc.
Comme si l' activité, l' investigation philosophique consistait à réfléchir sur des prêches et des devinettes ... ! Comme si le "voir la rue (au sens philosophique)" était inutile.
Est-ce à dire qu' il faut rejeter le café philo ?
Bien sûr que non, à condition d'être capable de partir du savoir-zéro - ce qui implique d' être conscient, quasiment à chaque instant, de ses préjugés, a-priori, aspirations personnelles etc
Et bien imprudent serait celui ou celle qui prétendrait à une telle objectivité - mais n' allons pas dire que l' objectivité n' existe pas - ce serait un préjugé !

13. Théorie de la "non théorie"
Ecrit par Daniel Ramirez. 09-10-2008
L'approche "sans théorie" du réel, Pascal b, si tenté qu'il soit possible, est une théorie ! En l'occurrence la phénoménologie. Husserl disait "aller aux choses elles-mêmes". L'autre formulation : "la question philosophique est posée par le réel, par la vérité d' une situation réelle autrement dit vivante. La question philosophique est vivante et non statique", est une citation presque littérale de Hegel, dans la phénoménologie de l'Esprit; Hegel appelait "effectivité" exactement ce que vous appelez "vérité d'une situation vivante". Donc, encore une théorie (!).
Mais rien ne vous garantie que "le réel puisse vous toucher", sans le concours de la pensée, voire du langage avec lequel vous nommez ce réel. Le silence intérieur, le degré zéro de la pensée, que je sache, n'est revendiqué que par le Zen Bouddhisme, surtout de l'école Soto-Zen; l'expérience de l'arrêt de la pensée, assez improbable, s'appelle "Satori", et lorsqu’elle advient il s’agit d’une expérience éphémère (j'en sais quelque chose), aux dires des maîtres eux-mêmes. Mais pourquoi pas, c'est une voie, une quête.
En revanche, et c'est ce que vous reprochent Jonas et Clara, et moi-même avant, l'anti-intellectualisme n'est pas de très bon augure, encore moins dans les temps qui courent, lorsqu'on réduit les crédits de tous ce qui est "culturel" et on se moque de la littérature.
Si vous croyez qu'il suffit de marcher pour prouver le mouvement et que la réalité est ce qui est dur comme la pierre, vous tombez-là dans la plus grande illusion, que les philosophes n'ont pas cessé de combattre depuis Socrate ; c'est ce qu'on appelle "l'attitude naturelle": voilà, je vous la table devant moi, elle existe donc, elle est réelle, tout autre considération c'est de la théorie. C'est la meilleure manière de laisser toute l'emprise des idéologies sur vous; comme par ex. "le marché c'est une donnée" (comme la table), "la mondialisation financière c'est un fait, on n'y peut rien", etc. Et on ne voit pas comment ce serait en sortant "dans la rue" que vous seriez automatiquement prémuni des instruments contre cette illusion. En tout cas la philosophie ne cherche pas à constater l'existence des tables (qui d'ailleurs ne se trouvent pas exactement dans la rue).
Quand à « imitation », « applaudissements » « bavardage », « suivisme » et « embrigadement », dans le café-philo nous nous efforçons de combattre ces tares de l’activité éditoriale, journalistique et mercantile. Avec plus ou moins de succès, bien sûr, rien n’est acquis. Les philosophes ne sont pas la panacée, mais sans eux, il est sûr que nous sérions bien plus dans le suivisme et les applaudissements et très loin de la pensée critique.

14. pardon de dire mon mot
Ecrit par GRAMSCI. 11-10-2008
Je lis « Pourquoi les théories sont-elles dangereuses en philosophie ? Parce que la question philosophique est posée par le réel, par la vérité d' une situation réelle autrement dit vivante. La question philosophique est vivante et non statique.Il est donc nécessaire de partir du savoir-zéro; ce qui signifie voir, appréhender, saisir le réel en dehors de toute théorie, de tout savoir posés comme point de départ. A chaque instant est un nouveau ,puisque la question philosophique est vivante.»

De mon vivant je me suis permis de poser cette proposition simple: "Dans la plus petite manifestation d'une activité intellectuelle quelconque, dans le langage, se trouve contenue une conception déterminée du monde."Alors comprenez –moi,. le savoir zero de Pacal.b avec lequel bataille ferme Daniel avec moult arguments, je vois pas trop. je dirais même, cela me pertube.
Je pensais- et personne avant Pascal.b ne m’avait contredit- qu’il y a une "philosophie spontanée" qui est celle de "tout le monde" : C 'est la philosophie qui est contenue dans le langage même, lequel est un ensemble de notions et de concepts déterminés, dans le sens commun et bien entendu,dans la religion populaire bref, dans tout le système de croyances, de superstitions d'opinions, de façons de voir et d'agir etc. » ( je me cite –in lettres de prison ).
Mais le «savoir-zero»de la RUE qui invente un savoir-dire un non- savoir pour s‘opposer au faux-vrai- savoir des soi-disant philosophes-référent, je crois bien que ce serait une vraie révolution. Et je regrette bien de ne pas en être…

15. Quand l'esprit et le coeur balancent...
Ecrit par Marc. 13-10-2008
Je trouve les échanges entre Daniel et Pascal.b très intéressants. Au fur et à mesure de leur lecture, je me suis laissé séduire tantôt par les arguments de l'un, tantôt par ceux de l'autre, et me suis surpris à être ballotté sans savoir vraiment et sans pouvoir décider de quel côté je me sentais le plus proche.

Les arguments de Daniel auxquels j'ai été sensible sont : les musiciens qui font des gammes ne sont pas nécessairement mauvais ; s'il suffisait d'être dans la rue pour faire la philo, ça se saurait ; faut-il oublier la culture philosophique pour mieux penser ("voir") ? ; accéder aux choses mêmes est le plus difficile et nécessite un long et laborieux travail du concept ; le musicien quand il joue sait qu'il joue ; l'approche sans théorie du réel est une théorie ; Hegel appelait "effectivité" exactement ce que Pascal.b appelle "vérité d'une situation vivante" ; l'expérience de l'arrêt de la pensée (satori) est éphémère ; la philosophie ne cherche pas à constater l'existence des tables.

Ceux de Pascal.b qui ont trouvé un écho chez moi sont : où règne la compétence règne aussi l'autorité ; le philosophe n'est qu'un animal mythique ; l'acte premier de la philosophie n'est pas de penser mais de voir, appréhender, saisir, comprendre ; une question philosophique est toujours une question neuve ; le moment philosophique ne se décrète pas ; savoir que l'on fait entrave et empêche le faire ; l'acte de comprendre implique le retrait de la pensée ; les théories sont dangereuses en philosophie parce que la question philosophique est posée par une situation réelle, autrement dit vivante ; l'investigation philosophique ne consiste pas à réfléchir sur des devinettes ; être conscient à chaque instant de ses préjugés, de ses a-priori.

Pour faire simple, ma raison penchait pour les arguments de Daniel et mon coeur pour ceux de Pascal.b et dans ces cas-là, il y a rarement photo, c'est le coeur qui l'emporte (dixit B. Pascal, pour le coup). Qu'est-ce qui explique un tel choix ? L'originalité du propos de Pascal.b, sa spontanéité, sa force brutale, le fait qu'au fond, je me sens plus à l'aise avec ceux qui ont quelque chose à exprimer qu'avec ceux qui expliquent. De plus, je trouve amusant que ce soit Pascal.b qui, dans cet échange, ait rendu hommage à sa façon à l'esprit, à la démarche café-philo, et que Daniel ait revêtu l'habit d'académicien pour tenter de démonter ses arguments. C'est un peu le monde à l'envers, une sorte de pied de nez. Bref, un bel échange, étonnant, riche et instructif.

16. La "non-théorie" et la révolution culturelle
Ecrit par Daniel Ramirez. 23-10-2008
Le débat, Marc, n’est pas entre une philosophie populaire et une philosophie, disons, académique, car ni l’une ni l’autre n’existent. Il n’y a que la philosophie. Et puis des tendances déviantes que l’on peut plutôt appeler « populisme » d’un côté et « académisme » de l’autre. Si je m’en prends aux idées de Pascal b c’est parce que, malgré que cela te semble « spontané », « sauvage », bref, sympa, voire romantique, ce n’est que la vielle rangaine populiste qui consiste à nier le travail, l’approfondissement, l’effort intellectuel, la patience des lectures et des études. Contrairement à ce que l’on peut penser, tout ceci n’est pas de l’académisme, l’académisme consiste à se fixer dans des styles, des références et même des manières encodées et stéréotypées privatives et exclusives à une institution, par exemple le style d’Oxford de philosophie analytique ou à la manière de l’Université Complutense à l’époque de Franco où tout le monde était thomiste. L’académisme pourtant protège et maintient une tradition. Parfois c’est nécessaire ou salutaire, comme par exemple la façon « baroqueuse » de jouer Telemann ou Couperin avec des instruments d’époque. L’absurde commence là où ces mêmes baroqueux censurent ou condamnent l’exécution moderne ou une autre interprétation. Académique était Bruno Walter interprétant Mahler ou Fürtwangler interprétant Brahms ; Léonard Bernstein ou Pierre Boulez ne l’étaient pas. Les uns comme les autres ont fait vivre la musique.
Pour ce qui est de la question du pouvoir (et non pas de l’autorité) ; il es vrai que le savoir donne un pouvoir. Raison de plus pour ne pas s’en priver, faute de quoi c’est l’abandon pur et simple de ce savoir aux hommes de pouvoir et se condamner à rester avec cette « philosophie spontanée », celle « de tout le monde », comme le rappelle Gramsci revenue d’outre-tombe (N°14), qui ne sera pas de grand recours lorsqu’il s’agit de la moindre lutte pour l’émancipation.
En philosophie il est moins aisé de donner des exemples. Mais pour ce qui nous concerne, le café-philo ne doit évidemment pas être (et ne le peut pas) académique ; ce n’est pas le lieu pour assener des doctrines des auteurs que l’on préfère. Il ne doit pas non plus être populiste et anti-intellectualiste. Si on déteste les idées et les théories, autant aller au café de la gare, parler foot (ou « dans la rue »). Lorsque je parle de l’effort et de la patience du concept (c’est une expression de Hegel) je ne parle pas de ce qu’il faut pour une thèse ou une recherche universitaire, mais ce qu’il faut pour faire de la philosophie tout court.
Je connais des simples participants au café-philo qui fournissent un travail de lecture et de réflexion personnelle considérable. Qui se permet (et de quel droit) de suggérer qu’ils ne connaissent pas la vie ? Qu’ils sont intoxiqués de théories ? Faudrait-il qu’ils abandonnent leur livres (dans la rue ?) pour aller faire de la méditation ?
Pour finir, il est de déviances plus dangereuses que d’autres : le populisme anti-intellectualiste à donné la révolution culturelle et les khmers rouges (pour ne pas mentionner Mussolini ou Pinochet). Ils sont allés, certes plus loin que Pascal b : de sortir dans la rue, vider les Universités, ils sont passés à sortir des rues : vider les villes elles-mêmes : tout le monde à la campagne. Là c’est sûr, point de théorie ni d’autorités intellectuelles (hormis celle du parti unique, bien sûr). La déviation académiste est moins mortifère, elle ne présente le risque que de mourir d’ennui dans un amphi et il reste toujours la possibilité de se faufiler dehors… pour fumer une cigarette dans la rue, ou aller dans un café-philo pas encore pris par des gardes rouges en tunique de maître zen.

17. Rangaine ?
Ecrit par Pascal.b. 25-10-2008
Rangaine ? Académisme, pouvoir, théorie ...
Existe-il un savoir qui procure un quelconque pouvoir-faire en philosophie ? Je maintiens que non !
Pourquoi ? Parce qu' en philosophie il n' existe ni savoir-pouvoir ni savoir-faire et les travaux de lecture de textes déclarés philosophiques et de réflexion personnelle, dussent-t-ils être considérables, ne sont pas des travaux de nature philosophiques - cela revient à acquérir et à pofiner un savoir pour s' en servir plus tard. Et le champ de la philosophie, c' est le maintenant et non le plus tard sans d' abord traiter le maintenant.
Dire cela, est-ce nier ce que Daniel.R nomme philosophie ?
Si c' est une négation, alors Daniel.R a raison de dire que le "sans théorie" est une théorie.
C' est comme choisir de ne pas choisir; c' est aussi un choix parce que l' on prend position (par préférence, jugement etc) pour ce que l' on nomme le "non-choix".
Mais en philosophie (la vraie pas la pseudo) il ne s' agit pas de prendre position.
Il ne s' agit pas d' être "pour" ou "contre" ou "d' accord" ou "pas d' accord" ou de déclarer "ceci me plaît, me convient", "cela me déplaît, ne me convient pas" etc.
Il n' y a pas plus anti-philosophique que d' agir au nom de valeurs (personnelles ou communautaires), au nom de traditions, de préférences personnelles ou non etc.
Et c' est bien ce qui distingue l' activité philosophique de la philosophie dont parle Daniel.R et c' est pourquoi je préfère parler d' activité philo et non de philosophie(s), de pouvoir-faire et non de savoir-pouvoir.
Un savoir-pouvoir, un savoir-faire philo sans autorité n' existe pas en philo.
Ou il y a savoir-faire et autorité, donc pas philo, ou il y a philo et pas d' autorité !
Ainsi, l' activité philo ne peut être que spontanée. Nul savoir-faire philo ne la précède, nul savoir-faire philo ne la suit. A chaque instant suffit son travail philo.
Et c' est s' illusionner que de chercher des traces de ce travail chez les grands auteurs afin d' emmagasiner un savoir ou un savoir-faire pour agir plus tard; de telles traces n' existent pas !
Et si traces il y a - qu' elles soient présentées comme telles par l' auteur ou par nous-mêmes - alors ces traces ne sont que les résidus d' un labeur qui n' a rien de philosophique. Inutile donc de chercher le philosophe. Inutile de se donner pour but de "devenir" philosophe; une telle aspiration nie et, de ce fait, empêche l' activité philosophique.
"Faire de la philosophie" comme on "fait de la politique ou de la théologie" n' a rien à voir avec l' activité philosophique.
Qu' est-ce alors que le travail philosophique ? Existe-il une action qui ne soit pas la mise en oeuvre d' une théorie de l' action philosophique ?
Une telle action existe; à condition de réfuter (et non de nier) ce que ne peut pas être l' activité philosophique. En effet, la réfutation, étant une action (le "voir": un discernement donc pas de prise de position), n' est pas une négation (un rejet par aversion, jugement etc).
Dans la réfutation, il n' y a que "ce qui est" donc, pas d' opposés ni de théories comme dans la négation (par ex, d' accord, pas d' accord, pour, contre etc).
Ce qui revient à se rendre compte que dès l' instant où l' on est conscient d' être philosophe alors l' action cesse.
Parce qu' être conscient d' être philosophe n' est pas le constat d' un fait mais un jugement que l' on porte sur soi-même, jugement qui repose sur l' affirmation et la négation (Je suis, je ne suis pas etc).
Et là le pseudo-philosophe demande : mais comment ne pas être conscient de faire de la philo quand on estime en faire ? Que faut-il faire ?
Hé bien rien, c' est à dire "réfuter", se rendre compte que "estimer faire" n' est pas "faire" ! Réfuter le préjugé "je fais de la philo" !
Ainsi, face à une question philosophique (question posée par le réel) - ce n' est pas nous qui posons la question, histoire d' imiter les copains ou de suivre les traces des grands auteurs - nous sommes seuls, autrement dit sans savoir-faire philosophique et sans aide possible.
Nous sommes seuls mais ensemble. Et puisque nous sommes ensemble nous pouvons travailler ensemble : c' est "ce qui est dit et fait" qui importent et non "qui le dit et qui le fait".
La rangaine (et la déviance) consiste à déclarer "en ce moment, je fais de la philo" ou bien "dans ce café philo, nous faisons de la philo" ... etc.

18. Philosophie ou démagogie ?
Ecrit par cordonnier. 25-10-2008
"Dans ce café philo, nous faisons de la philo" ? Un jour j'ai voulu en montrer un échantillon à une cousine qui passait par là : je ne vous transmets pas ses réactions quand elle a lu les commentaires de Britt ! ! ! Prendre une position clairement politique sur un jugement de tribunal, ça ne s'appelle pas faire de la philosophie . Il se trouve que la cousine est magistrate, et que l'affaire de l'annulation du mariage elle en connaissait un rayon, son mari étant juge à Douai.
Conclusion l'animateur de ce café-philo a raison de préciser ce qu'il veut faire aux Phares .
Personnellement je crois que le danger le plus grand dans ses débats, ce sont les propos démagogiques, et il y en a 2 types : l'un est populiste, l'autre est animé de gens animés de bonnes intentions mais irréalistes ou carrément mal informés.
Je ne sais pas si Britt, après avoir mis les talons de "ni putes ni soumises" va chausser les bottes de José Bové lundi soir, mais je ne vois toujours pas où est la philosophie dans des positionnements clairement politiques et par définition figés.

19. Démagogie et clientelisme
Ecrit par Visiteur. 27-10-2008
Oui, le cordonnier a bien vu : dès qu'il s'agit d'une "bonne cause", la pensée critique part en vacances au premier train. Lors de cette histoire de mariage annulé, il y a eu plusieurs intervenants ici qui ont apporté des visions nuancées. Mais la personne à qui tu fait allusion, qui d'ailleurs prend le café-philo comme caisse de résonance pour ces projets à elle (café autrement, etc.) toujours avec des invités de marque… n'en a eu cure !
Et les positions politiques racoleuses, les messages qui prêchent convaincus, tout ça c'est bien de la démagogie. Comment voulez-vous que l'on fasse "de la philosophie" dans cette ambiance ? Britt et Pascal b pourraient, peut-être, aller "dans la rue" pour trouver des militants (ou des clients). Comme ça elle serait sure de faire "autrement" et Pascal b d'être "sans théorie".

20. mon petit grain sel a peut être sa place ici.non *?
Ecrit par FICHTE 1762-1814. 03-11-2008
Bonjour amis. Je crois avoir été un des théoriciens de la connaissance et j’ai eu l’occasion dans ma vie de beaucoup réfléchir sur la distinction entre philosophie savante et philosophie populaire. A ce titre, l’échange nourri entre un acteur d’une pratique moderne- Daniel et le café philo qu’il anime - et des observateurs critiques m’a réveillé de la léthargie doucereuse d’où je puise l’idée réconfortante que les concepts qui émergeaient de mon temps n’épuisent pas l’Histoire de leur inanité mais restent constants dans leur pertinence. Au moins sur ce je peux juger des termes de votre débat.
Pour aller au fait, je persiste à penser que les choses ne se posent pas en termes d’alternative entre populaire et savant s’agissant de philosophie, mais en termes d’applications entre philosophie pure et philosophie appliquée car la théorie et la pratiques ne sont que des déterminations particulières d’une science générale des principes de la connaissance.( je me cite)
Dans mes travaux, j’ai produit plusieurs textes éclairant ce paradigme en particulier des textes sur la philosophie populaire destinés à l’éducation du jugement moral ou politique, voire de la conviction religieuse.
Comme au début du XIX eme siècle dont je fus témoin, il faut de moment en moment, permettre à des non-savants de s’approprier un genre philosophique de manière à intégrer les nécessités du rapport critique de la pensée avec la culture de son temps.
J’ai vécu une période de maturation de certains concepts –comme la Nation par exemple- et vous, me semble –t-il, vous êtes
dans un bouleversement du rapport de vos contemporains à la connaissance en tant qu’elle constitue une représentation de ce qui est objectivation au travers de formes, de figures, de symbole ou de concepts.
Un indice majeur du glissement qui s’opère insidieusement dans votre monde, c’est précisément le retour au subjectif, à la convocation d’un ressenti, pire encore , d’une résonance comme si cette connaissance était déjà là en soi, ou plus étonnant tant le paradoxe est énorme, que chacun détiendrait sa vérité, cette dernière se devant d’être multiple autant que les singularités sont variées. Bref toute une problématique de l’inter-subjectivté qui m’a traversé d’une certaine manière puisque j’ai pensé un temps qu’un moi absolu permet d’accéder au monde -ce que l’on a nommé mon idéalisme transcendantal. Tout cela i a produit chez moi de grands questionnements voire quelques revirements importants dans ma pensée ( que l’on critique encore ).
La philosophie populaire se distingue par sa méthode propre reposant sur l’intuition et le sens commun mais, voyant les choses d’un peu loin, je ne saurais porter un jugement sur les cafés-philo en tant qu’ils en seraient une nouvelle expression. Par contre, ce dont je doute c’est que celui qui cherche la vérité puisse juger a priori de la pertinence d’une voie pour l’atteindre. Il faut choisir : on sait ou l’on ne sait pas.
Autrement dit, faisons attention au fait que penser tout seul et par ses propres moyens risque- sauf génie accablant les autres de sa supériorité- d’être la voie la plus sûre pour se construire un monde à soi tout seul…
Ceci dit, pardon de m’être immiscé dans un échange qui a le grand mérite d’exister ..

Fichte 1762-1814 peut être considéré comme le fondateur de la philosophie de l'éducation moderne, et sans doute de toute la philosophie post-kantienne, hantée par la question d'autrui. Il théorise la possibilité d'influencer autrui sans le soumettre à une contrainte.



 
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